Yannis Youlountas












GRÈCE, ÉTÉ 2012

Des fleurs dans les ruines

De la décroissance subie au changement de paradigme


À croire que l’être humain ne change que sous la contrainte. Bien des philosophes dont Marx affirment que c’est notre condition qui oriente nos opinions et nos actes, et très rarement le contraire. L’exemple grec semble le confirmer. Car si ce pays est devenu le laboratoire européen du totalitarisme financier, il est aussi désormais celui qui déploie le plus de perspectives en matière de résistances sur le continent, qu’elles soient politiques, artistiques, sociales et économiques.

La Grèce est un immense champ de bataille économique et social. Une terre dévastée. Une population affamée. Un pouvoir politique en déliquescence. Les industries agro-alimentaires franco-allemandes rachètent pour une bouchée de pain les terres les plus fertiles du Péloponnèse, les hommes d’affaires chinois s’offrent le port du Pirée pour consolider leurs exportations en Europe, pendant que les Qataris jettent leur dévolu sur les plus belles plages et les plus luxueux hôtels. Les banques empruntent à la Banque Centrale Européenne à 1% seulement et prêtent aussitôt à la Grèce à des taux exorbitants, sous prétexte du bulletin de notes calamiteux du cancre désigné de l’Europe. Les sandwicheries scolaires disparaissent les unes après les autres, faute de moyens, alors même que le nombre d’écoliers tiraillés par la faim, parfois jusqu’à la perte de connaissance, ne cesse d’augmenter. Des retraités incapables de payer leur loyer ou certains médicaments indispensables et coûteux se suicident, sachant leurs enfants déjà très sollicités par leurs petits-enfants qui ne trouvent plus de travail et retournent dans le giron parental.

Retour au chorio

C’est l’exode urbain. On quitte Athènes ou Thessalonique pour le chorio, ce petit coin à la campagne où une cabane et un bout de terrain peuvent contribuer à nourrir une famille ruinée tout en allégeant les nouvelles taxes foncières promulguées par l’État. On essaie de louer ou de vendre le bien dont on est encore propriétaire à Athènes : un appartement, un magasin… Oui, mais voilà : tout le monde cherche à vendre et presque plus personne n’achète. Les annonces jaunes et rouges pullulent à l’entrée des immeubles et sur les rideaux baissés des innombrables boutiques fermées ; des rideaux métalliques sur lesquels se déploient les utopies d’un changement de paradigme. Ici, une affiche pour une projection de L’An 01. Là, une autre pour une lecture publique du dernier livre de Raoul Vaneigem1 : L’État n’est plus rien, soyons tout !. Des œuvres qui donnent le ton de ce que recherchent les Grecs, particulièrement mobilisés pour rechercher et expérimenter des alternatives. De nombreuses associations proposent aujourd’hui diverses formes d’échanges non marchands, principalement à Athènes, mais aussi dans les campagnes, notamment au sein de la vague de néo-ruraux qui est en train de créer des communautés de vie dans plusieurs régions de Grèce.

Dans la capitale, des groupements d’échanges de services se multiplient à la manière des S.E.Ls en France. On parle alors de « banque de temps », puisque tout se monnaie en heure, sachant que l’unité de durée ne change pas selon le type de service, même si le métier correspondant est traditionnellement mieux rétribué. Se développent aussi des communautés d’achats de produits de première nécessité et notamment d’aliments à la façon des A.M.A.P, mais avec comme caractéristique supplémentaire que certains des acheteurs prennent le temps de réceptionner la nourriture et de la cuisiner pour tout le groupe, c’est-à-dire pour rendre un service à l’ensemble des familles dont certaines vivent dans des conditions particulièrement difficiles. Les supermarchés sont désertés, les sodas délaissés, la viande consommée avec parcimonie, ce qui pour les Grecs est assez nouveau. Même surprise avec la cigarette. Les nouvelles taxes ont également doublé le prix des carburants qui sont aujourd’hui aussi chers qu’en France. Les Athéniens développent le co-voiturage, quand ils ne choisissent pas simplement la marche ou le vélo, véhicule autrefois très rare et dévalorisant. Résultat : alors que le SIDA et les M.S.T augmentent du fait de l’explosion de la prostitution, que les cancers dus à l’anxiété et aux mauvaises conditions de vie sont en hausse également, les seules maladies qui semblent nettement diminuer sont les… maladies cardo-vasculaires ! Les pharmacies étant à moitié vides et les médicaments toujours moins remboursés, on se rappelle des remèdes de grands-mères, jusqu’au clou de girofle pour soigner les rages de dents et à l’infusion de romarin citronnée pour les rhumes. Les toits-terrasses des immeubles de la capitale deviennent des jardins urbains, à côté des chauffe-eau solaires : on recycle bidons et vieux meubles pour faire des bacs à légumes et on essaie également de récupérer l’eau des capricieuses pluies printanières. La quantité d’ordures a sensiblement diminué. Les encombrants déposés dans la rue sont aussitôt récupérés : rien ne se jette, tout se transforme. Même les artistes privilégient le récup’art, composé de matériaux recyclés et illustrant l’effondrement de la société industrielle et marchande.

Un mauvais exemple

Mais il y a plus fort que l’échange non marchand dans ce nouveau paradigme en gestation, c’est la gratuité. Gratuité que Vaneigem qualifie « d’arme absolue » dans ses textes et entretiens2. Gratuité qui est bannie et pourchassée par la société marchande à l’échelle du monde entier, jusqu’au moindre recoin de générosité, d’amour et de don, avec la volonté totalitaire de tout quantifier, comptabiliser et inclure dans le P.I.B, comme le rappelle Sergio Ghirardi3 : « Du grain de riz à la parole, tout doit être breveté, plus rien n’est gratuit. La gratuité est désormais le vrai scandale, absolument illégal parce que véritablement subversif ». La gratuité au pays de Diogène et d’Épicure, c’est des médecins bénévoles, place Syntagma ; des cours de philo, d’histoire, de langues, notamment au Nosotros, l’un des « espaces sociaux libres », au cœur d’Exarcheia ; des boutiques associatives de vêtements déposés gratuitement et offerts à qui en a besoin ; des mutualisations de gardes d’enfants, d’animations, de jeux et de soutiens scolaires, sans que soit quantifié le temps donné par chacun au fonctionnement collectif ; de l’information indépendante qu’on peut trouver sous forme de journal de rue placardé sur les murs, entre deux graffitis, à la façon des Y’a Basta ! et du Contre-journal, il y a quarante ans en France. La gratuité est aussi l’un des principes fondateurs du mouvement des Indignés en Grèce qui s’appelle Deplirono : « je/on ne paie pas ». Sur le plan politique, il est l’un des crédos du mouvement anti-autoritaire pour la démocratie directe, mais aussi de Syriza qui a pris la tête de la gauche le 6 mai 2012, loin devant le parti socialiste grec (PASOK) et qui a échoué de très peu face à la Droite pro-memorandum le 17 juin dernier, suite à une campagne médiatique digne des plus infâmes propagandes maccarthystes4. Syriza propose la nationalisation d’un certain nombre de secteurs qui relèvent du bien commun et doivent pouvoir être gratuits, mais parfois avec un plafond entraînant ensuite un paiement exponentiel pour éviter les abus. Rien qui puisse convenir à la Troïka.

Si les grands pays de la zone euro hésitent à exclure la Grèce, ce n’est pas tant pour des raisons financières que par crainte de rompre avec une société qui, à trop chercher et expérimenter des alternatives, pourrait finir par tourner joyeusement le dos à l’Europe centralisatrice, bureaucratique et productiviste, en donnant un mauvais exemple à d’autres peuples du continent ou d’ailleurs. Un autre pays européen a-t-il jamais brûlé 400 banques en quelques semaines à l’ère de la sacro-sainte finance et du marché tout-puissant ? Cela pourrait-il devenir l’un des actes de résistance fondateur du possible changement de paradigme, si l’on venait à sortir de la société marchande, progressivement ou pas, volontairement ou contraint par une situation de crise similaire ?

À Athènes, le coup d’arrêt économique et les nouvelles pratiques alternatives contribuent au début d’une mutation écologique pour l’instant plus contrainte que désirée dans la ville d’Europe jusqu’ici la plus polluée. L’effondrement du commerce a également entraîné celui de la publicité, et ça commence à se voir dans la capitale grecque, autrefois défigurée par toutes sortes de supports. Et, comble du sacrilège pour les Grecs, certains se séparent de leur télé ou, pire, la recyclent en lui accolant une image subversive. L’une de mes tantes a fait enlever le tube cathodique remplacé par un pot de basilic qui verdoie dans le cadre vide de sa petite télé. Depuis les nouvelles sont bonnes : la télé annonce régulièrement plusieurs centimètres de croissance.

Y.Y.

(paru dans le numéro d’été 2012 de La Décroissance).

Notes

1: Particulièrement lu et invité par les insurgés Grecs, Raoul Vaneigem a écrit ce livre à l’occasion d’une rencontre à Thessalonique en 2011 ; L’État n’est plus rien, soyons tout ! (éditions Rue des Cascades, 2012)

2: Lire notamment l’entretien de Raoul Vaneigem accordé à Jean-Pierre Bouyxou en novembre 2011 pour Siné-Mensuel, encore disponible ici.

3: Visiteur lui aussi des insurgés Grecs ; dans Nous n’avons pas peur des ruines, page 26 (éditions L’insomniaque, 2003).

4: Diffusant l’idée selon laquelle les « gauchistes » de Syriza seraient aussi dangereux que les néo-nazis de Aube dorée, et essayant de provoquer la peur des personnes âgées ; Syriza a perdu les élections à cause de son score catastrophique chez les plus de 60 ans.


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