Yannis Youlountas

Démocratie et démoscopie

Du débat démocratique confisqué par son propre spectacle

Cette conférence de Yannis Youlountas a finalement donné naissance à son essai CRITIQUE DE LA DEMOSCOPIE (La gouttière, 2005)

Le monde est un océan d’images dans lequel nous nous baignons depuis le plongeon fœtal. Tout y est le reflet de quelque chose, à commencer par les mots et les idées qui en sont l’écume à la surface, c’est-à-dire au niveau de la représentation. C’est à ce niveau que se dessine son visage global, fluctuant, animé de courants variables, parallèles ou opposés, faibles ou puissants, superficiels ou profonds. La pluralité de ces mots et de ces idées constitue le patrimoine commun de l’humanité et le socle de son organisation sociale.

L’humanité est la question à laquelle chaque être humain est une réponse. Il revient au mode organisationnel, s’il se prétend libéral (au sens étymologique), égalitaire et harmonieux, de favoriser et de respecter toutes les tentatives de réponses, c’est-à-dire toutes les aspirations à se choisir et à contribuer, directement et indirectement, à la mise en question permanente des orientations collectives. Tel est l’objectif qui fut largement conféré à la démocratie et qui semble, aujourd’hui plus que jamais, impossible à atteindre avec elle devant la manifestation croissante de ses limites et de ses contradictions.

Une communauté politique de poètes-philosophes

La pensée n’existe que par son extériorisation dans le langage et dépend de la façon dont celui-ci est structuré. D’où l’intérêt de la diversité des langues et, plus précisément, celle de la vision singulière qu’a chaque être humain du monde. L’unicité et la complexité de l’être humain justifient mais rendent difficiles l’échange et la concertation au sein de la communauté politique. Et ce, notamment, parce qu’outre le fait que chacun cultive sa représentation personnelle de la vie et du monde, il génère également sa propre langue qui diffère profondément de celles de ses proches, même si toutes sont des déclinaisons particulières d’une même matrice linguistique. N’est-il pas malaisé de savoir ce que nous mettons chacun derrière tel mot ou telle idée ? Voilà pourquoi la communauté humaine est aussi riche et cacophonique qu’un cercle de poètes ou de philosophes ! Cédric parle le Cédric et pense du Cédric. De même pour Anne-Laure, Marta, Laurent et Gaëlle, quelles que soient leurs affinités . Ici réside la première difficulté de toute communauté politique : réunir la diversité des langues et des idées.

Nécessité de débattre

Débattre, c’est mettre simultanément et sur un sujet commun la pensée de plusieurs locuteurs à l’épreuve du crible de la discussion, c’est-à-dire en affrontement argumentatif. Ainsi, complémentaire de la réflexion solitaire dont l’effort d’universalisation est malaisé, le débat offre l’espace idéal à l’entraînement mutuel des vérités subjectives vers plus d’universel. Il est une coopérative intellectuelle ayant pour matériau le logos, pour principe la réciprocité et pour vocation le sens.

La question du sens sous l’éteignoir du dogme néo-libéral

La post-modernité a accouché d’un citoyen-consommateur perclus de paradoxes et de contradictions. Consommateur du produit de son travail, il l’est aussi de son environnement et surtout de lui-même par l’exploitation massive qu’il fait de la chair et de la sueur de son espèce à la surface du globe terrestre. L’autophage schizophrène se réfugie derrière le dogme néo-libéral : « ce qui est bon pour le marché est bon pour l’individu ». Cette affirmation dangereuse, gratuite et sans fondement est érigée en pilier dialectique d’un système hégémonique. En effet, « les nouveaux conflits ne naissent pas de problèmes de redistribution, mais de questions qui touchent à la grammaire des formes de vie », comme l’expose Jürgen Habermas au terme de sa Théorie de l’agir communicationnel , autrement dit sont d’ordres qualitatifs plus que quantitatifs. Qu’est-ce que vivre ici et maintenant ? Telle est la question sous-jacente à toutes les autres et qui se trouve éludée.

L’image au-dessus de la réalité des êtres et des choses

Et par quoi la raison humaine est-elle donc le plus souvent détournée de la question du sens de la vie ? Par sa propre mise en scène, trait majeur des modes de pensée et de relation de notre époque. Cette mise en scène de la vie est projetée sur le pâle écran circulaire d’un monde à vendre. De même que la totalité du système, chaque individu-partie est à vendre et déploie toute une panoplie d’attraits et de profils pour séduire aussi bien autrui que lui-même. La rencontre de l’humanité avec elle-même se fait, chaque jour plus encore, à travers le miroir de son spectacle, par médias interposés. L’heure est à la marchandisation de tout objet et surtout de son apparence. Jean-Luc Nancy observe que « le capital ne parvient pas à absorber toute sa signifiance dans la marchandise, bien qu’il ne tende à rien d’autre, [car] il ne procède pas uniquement de la marchandise : ce qui précède le capital, c’est la richesse comme éclat, la richesse qui ne produit pas à nouveau de la richesse, mais qui produit sa propre splendeur et sa propre opulence comme le rayonnement d’un sens où le monde est enrobé » . L’image étant un investissement particulièrement rentable, son succès lui confère de régner au-dessus de la réalité des êtres et des choses.

La dérive démoscopique

Chaque soir, la caverne des aliénés scintille des reflets du théâtre de la vie. Le visage des tournesols humains est partout détourné de la vraie lumière. Des millions d’esclaves déposent leur obole sur le repose-cerveau de l’autel cathodique et en expriment un soulagement paradoxal. Le mythe platonicien prend forme dans une société du même nom que le livre de l’antique philosophe : République. La démocratie du XXIème siècle a parachevé sa transformation en démoscopie. Chaque citoyen-spectateur entre en hypnose dans la danse des ombres, pétrifié dans le chant des sirènes, le gosier ouvert sur l’entonnoir céleste. Les murs d’Orwell semblent s’élever tout autour, comme pour figurer les parois de l’antre du cyclope lumineux et l’emprisonnement dans la communication verticale. Verticale car à sens unique, écrasante, sans contre-pouvoir de par son coût énorme la limitant à des émetteurs puissants dont les intérêts financiers – avides de « cerveaux disponibles » – vont à l’encontre du développement de la conscience critique.

L’heure est à la manipulation de masse, mère de tous les totalitarismes. La démocratie étant représentative, vive l’image ! Celle-ci prime sur l’idée, la vedette sur le projet. Alors, on zappe les bustes politiques comme les chaînes. La nuance est infime mais distrait l’œil l’oreille, et surtout, l’espace d’une campagne électorale, on se prend à croire à son pouvoir d’intervenir sur le cours des choses par son seul bulletin de vote. Vive la démocratie digitale ! Celle du doigt sur la télécommande et du thermomètre de l’audimat au creux des fauteuils. La démoscopie est une coloscopie : elle sonde le peuple-public pour savoir ce qu’il veut entendre et répondre à l’atonie générale avec une démagogie à peine dissimulée.

La messe cathodique

Principal lien socio-culturel, nouvel opium populaire, le petit écran est la religion de l’ère laïque. Une église à domicile qui dispense ses miracles technologiques en psaumes publicitaires. Une fenêtre à vitrail mobile appelant à la contemplation passive du spectacle du monde. Le cogito cartésien s’est transformé en « Je regarde donc je suis », préambule du « Je consomme donc je suis ». Bref, c’est ainsi que l’homme compense et ne pense plus, en élevant des murs d’objets et d’images autour de lui comme des cathédrales.

La messe est à vingt heures, tous les jours. C’est la liturgie du grand prêtre. Celle-ci est parfaitement agencée, notamment par le choix efficace et symbolique du moment du repas familial, favorisant le gavage par le monologue de l’humanoïde borgne dans le silence coutumier. Car tout commentaire, bien rare, n’est que réactionnel. Jusqu’au film-digestif, pas de débat critique. Tout est prévu : le choix habile des sujets abordés, l’approche partiale de l’événement sélectionné et le rappel récurent des catastrophes contenues hors des frontières : « Qu’on est bien chez soi ! Conservons, conservons… consommons ! ».

Le salaire de la peur

Deux siècles et demi après Le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau (texte précurseur de la pensée républicaine moderne appelant le peuple à être souverain et acteur d’un projet permanent transcendant ses préoccupations immédiates et égocentriques), la démoscopie s’applique à revenir au poussiéreux pacte de Thomas Hobbes, exhumé de l’Ancien Régime. Ce concept archaïque du philosophe anglais prône la paix civile, alimentaire et indifférente, dans l’antre d’un Léviathan : sorte de corps social monstrueux, orchestré par un pouvoir arbitraire et tout puissant, ce dernier étant considéré comme indispensable puisque « l’homme est un loup pour l’homme ». En outre, Thomas Hobbes affirme que « la sécurité, le confort et la tranquillité » sont les plus profonds désirs de l’être humain, et qu’il faut les mettre régulièrement en exergue pour l’inciter à accepter sa servitude face à la souveraineté du monarque (qui se trouve être aujourd’hui celle du Marché). N’est-ce pas ce que font aujourd’hui les principaux médias ?
Les programmes et la presse catharsis offrent aussi tout ce qui manque profondément aux spectateurs du monde en leur permettant de vivre par procuration l’amour, la gloire, la beauté, la séduction et la socialisation. La violence contenue est, quant à elle, livrée en défouloir non sans entretenir les peurs et stigmatiser les « individus nuisibles ». La méfiance vis-à-vis d’autrui se traduit également dans la crainte de perdre son emploi ou de ne pas en retrouver un. Là encore, le schéma social du Léviathan se répète : les citoyens-travailleurs sont en état de concurrence sous l’arbitrage du Marché souverain.

La confiscation du politique

Lors de chaque messe cathodique, le langage employé est très important. D’où l’usage d’expressions, de raccourcis réactifs et influents dans l’inconscient collectif. Le mot, indissociable de l’idée, porteur communément de celle-ci en l’énonçant clairement, peut la véhiculer plus puissamment encore quand il ne la nomme pas, notamment par le propos allusif, sous-entendu, visant à s’inscrire dans le mode culturel et le logos populaire. Le virus dangereux n’est-il pas celui qui n’éveille pas la vigilance des barrières immunitaires ? La barrière, ici, serait celle de « l’esprit critique » qui examine avant d’intégrer, avec une série de filtres tels que l’adéquation à la représentation et à l’éthique personnelle.

Comme toute religion, la démoscopie infantilise l’homme baptisé « citoyen » dans un triangle oedipien déresponsabilisant. Placé entre un père politique et une mère expert, le citoyen est maintenu dans une délégation croissante de ses responsabilités réflexives et décisionnelles sous le prétexte de la dimension titanesque des communautés politiques contemporaines et de la haute technicité du fonctionnement actuel de la plupart des secteurs de sa vie. La spécialisation serait devenue l’obstacle principal à l’idéal républicain en matière de collégialité des prises de décision. Reste alors au citoyen spolié à viser, à chaque échéance, les décisions prises à sa place sous le chèque en blanc du mandat dit représentatif.

Le règne de la sophistique et de la démagogie

Depuis l’époque de Platon, « il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit ». Cependant, avec l’avènement des mass médias, cette domination a atteint son sommet dans les débats télévisés ou radiodiffusés où ne subsiste qu’une lutte d’images. Les conseillers en communication flattent la prestance de leur champion puisque, tel que l’a souligné Kant, « le penchant à suivre l’autorité des grands hommes [est] très répandu tant à cause de la faiblesse des lumières personnelles que par désir d’imiter ce qui nous est présenté comme grand ».

Résister par le débat

Débattre ensemble, c’est d’abord humaniser l’existence en donnant aux hommes un visage, expression première de l’humanité, et surtout réfléchir à la signification de l’homme et de son itinéraire. Débattre, c’est résister par la création, l’échange et la mise en commun de mots et d’idées, en essayant d’identifier, d’analyser et de conceptualiser, sans manichéisme ni violence, chaque élément de cette régression politique et philosophique qu’est la démoscopie, avec en premier lieu ce qui a trait à l’inversion des processus de responsabilisation, notamment sous les assauts de la reptation sophistique et de la quadrupédie démagogique.

Au-delà de la démocratie

La démocratie a échoué parce qu’elle s’attache plus au pouvoir lui-même qu’à la formation de ceux qui le partagent, à la manipulation qu’à l’éducation. De même, la prise de décision prime sur le débat qui devrait toujours la précéder. Pourtant, certains débats peuvent atteindre le consensus, rendant ainsi caduque la manifestation formelle des opinions par le vote. C’est donc le débat qui fait sens et induit une action plutôt qu’une autre. Le vote n’est qu’une procédure parmi d’autres pour vérifier la conclusion privilégiée par le plus grand nombre de débatteurs, à défaut d’autres moyens moins tranchants. Comme le développent la plupart des théories libertaires, le débat n’est rien d’autre que l’espace permanent de création de la communauté politique, c’est-à-dire son fondement, tout en contribuant à l’autocréation de chacun de ses membres.

Eloge de la démosophie

« La démocratie n’est pas seulement une conception politique, c’est encore et surtout une conception morale » a soutenu Mazaryk . Aussi faudrait-il que le citoyen soit pourvu de sagesse, réfléchi, épanoui, incrédule, capable de penser par lui-même et avec les autres. Les limites de la démocratie, vérifiées par les innombrables dérives anciennes ou récentes, doivent nous inciter à concevoir une nouvelle forme d’organisation de la communauté politique dans laquelle l’exigence d’éducation et de débat soit posée haut et fort jusque dans la désignation de ladite organisation.

Aussi serait-il peut-être opportun de l’appeler démosophie , mot particulièrement explicite et dont l’étymologie illustrerait parfaitement la révision du concept de démocratie à la lumière de ses insuffisances.

Bien que certains philosophes parmi lesquels Jürgen Habermas aient bon espoir « que l’endurance de la pratique communicationnelle courante résiste à une intrusion directement manipulatrice des mass médias » , le débat dans la cité a plus que jamais une lourde responsabilité quant au devenir de celle-ci. Outre de ne pas répéter hors des grands médias ce qui y est régulièrement asséné sans l’examiner avec nuance, cet espace se doit d’assumer de plus en plus sa position de contre-pouvoir en questionnant tout ce qui semble aller de soi.

Car l’homme n’est pas condamné à être inculte, cupide, faible avec les forts, fort avec les faibles, grégaire, égocentrique et semeur de banalités. Peut-être les progrès actuels des théories de la communication et de la discussion favoriseront-ils cette évolution vers un débat réel toujours plus au cœur de la cité ? Seul un tel essor du débat pourrait inciter chacun à parfaire sa formation et à faire sa propre révolution, en délaissant l’insatiable envie de consommer et de zapper pour le désir de développer sa conscience critique et de contribuer à créer le monde. Ainsi s’évanouirait le mirage de la démoscopie.

Y.Y.

À lire sur le même sujet (critique des médias) :
- l’édito actuel, sur le processus de pensée unique en faveur du Dalaï Lama
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- Soirée télé ou La liberté de dire non (théâtre)
- Revol vers (poèmes)
- 21 avril 2002 : soir de Pen (chanson)

Pour en savoir plus sur l’auteur :
- Itinéraire 1970-2008 (biographie, par Maud)
- Œuvres (bibliographie)

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