Yannis Youlountas

Vierge marine

« Toute tentation de vivre est une tentative. Momentanément sauvé de l’emprise marchande, je perçois mieux comment la briser. Dans mon abri pénètrent exclusivement mes plaisirs, j’y échappe aux mains de la contrainte, je n’y suis que pour moi, au gré de mes affinités. Je ne m’inquiète pas du résultat. »

Raoul Vaneigem, Le livre des Plaisirs (Labor, 1979-1993)

Sous Marine, il est doux de plonger son visage
Face à son autre bouche et patiner sa langue
Intime et camouflée sous les lèvres d’orage
De son vibrant delta sculpté dans une mangue.

Ce triangle divin, fatal et ténébreux,
Religion du désir en pratiques occultes,
M’a converti à elle et, comme un vieil hébreux,
Vers son mont Ararat, je caresse son culte.

Dans le chaudron d’amour, se poursuit mon baptême,
Et je goûte à ses eaux bénies par ses parents :
Comment les remercier pour ce brûlant totem
Autour duquel, indien, je danse en m’enivrant ?

Converti à l’idole et sa croupe sacrée
A laquelle il faut boire afin de la connaître,
L’athée devenu pape a le menton ancré
Au seuil de l’origine où chacun a pu naître :

Ce port où tout païen a surgi dans la foi,
Ce Pirée où se lève un soleil hellénique,
Cette lagune, obole et poison à la fois,
Désaltérant l’intrus de sa source conique,

Ce paysage antique, olympien, où Eros
A failli se noyer dans le plaisir suprême,
Ce nectar féminin, prisé par Dionysos,
Millésimé en crus, bonifié en harem,

Ce vin blanc sec ou doux, fruité, fade ou amer,
Mais délicatement servi dans le palais
D’un tonneau oublié, d’une maîtresse-mère
Ou d’une lolita en sa prime coulée…

Ainsi donc, en son antre où parfois les oursins
Noircissent les contours et décorent la rive,
Je poursuis ma recherche et pêche en son bassin
Une moule charnue, ouverte, à la dérive.

Existe-t-il trésor plus précieux à tout grec
Epris des fonds marins comme un nageur errant ?
N’est-ce pas le chemin le plus court vers la Mecque
Pour qui sait lire un cul comme on lit le Coran ?

Y a-t-il plus doux verset, plus délicieux précepte
Que celui appelant à la pieuse ablution ?
Pourquoi philosopher de notions en concepts
Quand le génie paraît grâce à la dévotion ?

Même un chaste penseur, face à l’étroit passage
Confirmant la Genèse et tout ce qu’elle professe,
Soûlé par sa liqueur, par sa vue, fut-il sage,
Aurait fermé son livre et plus ouvert ces fesses !

Buvant jusqu’à la lie le fût de la timide,
La rassurant d’un doigt remontant la vallée,
Je remercie alors de sa caverne humide
La demoiselle émue, jusque là affolée.

Un sourire, un baiser… La douce est si mignonne
Que s’installe et s’impose une idée folle et fixe :
Faire, au creux du couvent de ma céleste nonne,
Pleurer petit Jésus dressé en crucifix !

Je vous saillis Marine, hétaïre au sérail
De tous nos paradis, vierge au biblique hymen,
Et, sitôt déflorée, j’irai dans vos entrailles
Honorer votre grâce où Dieu n’a pu. Amen.

Y.Y. in Poèmes ignobles, contre une poésie de l’ennui et de la bienséance (La gouttière, 2005)

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